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Publié le samedi 11 avril 2009

Samedi 11 avril 2009

Un samedi tout gris, sans ambition.

Un samedi tout gris, sans ambition.  Tout est figé dans cette neige qui ne peut plus fondre.  Une croûte de glace éternelle, qui lui ressemble en tout cas.  Du silence, malgré le vent du nord, tout semble en suspend.  Un corbeau traverse l’immobilité dans un bruit de vêtement soyeux.  Une petite neige qui tombe sans raison, parce qu’elle est en pays conquis.  La bande d’arbres se dresse entre l’horizon et moi, comme pour me cacher quelque chose.  Les touffes de bouleaux qui s’éclatent entre les épinettes noires font comme un sourire édenté sans joie.  Le soleil tente de forcer les nuages, amenant une lumière de début des Temps, une lumière presque métallique qu’elle fait plisser des yeux.

 

Il fait froid.  Enfin, moins dix pour un mois d’avril, peut être taxer de froid.  Les articulations sont raides et les orteils commencent à geler dans les espadrilles.  Le sol a conservé toutes les empreintes où de la glace se cache à l’abri.  On dirait un sol martien, ou d’une quelconque planète.  Mes pas crissent, révélant ma présence inutilement.  Il n’y a personne.  Je choisis une direction, comme le font les outardes pour atteindre mon site, mon lieu de migration.  La marche s’accélère, comme mon souffle qui résonne dans ma tête.  Le vent engourdit la peau.  Les yeux qui fixent l’horizon se mouillent par l’action du vent et les larmes qui se forment dans les coins extérieurs des yeux gèlent en glissant sur la peau, se figeant en cours de route. 

 

Résigné, car la marche sera longue, j’avance.  Il n’y a rien d’autre à faire de toute façon.  Sans rien penser, les pas m’apportent à la lisière des arbres.  La neige est plus profonde, l’idée est mauvaise.  Déçu d’avoir gaspiller toute cette énergie bêtement.  Le vent s’élève car les têtes d’arbres hochent avec plus de conviction.  Le corbeau repasse, désintéressé, en sens inverse.  J’suis pas le seul à m’être trompé.  Je reprend ma route.  Retour à la case départ.  Le soleil insiste perçant presque les nuages.  Il faut marcher en plissant des yeux.  Le regard est brouillé, mais c’est secondaire puisque tout est pareil, monochrome.  Noir et gris.  Gris et noir. 

 

L’air frais, voire froid, me fait prendre conscience de mes poumons.  Je ressens l’air qui emplit tout le poumon.  Je pourrais en dessiner les pourtours tellement le froid se coince dans la chaleur interne. Le paysage est plus lointain devant moi, comme s’il voulait garder la même distance entre nous.  Plus j’avance et plus j’avance vers rien.  Mouvement perpétuel des jambes qui a une impression de surplace.  Il faut fixer le sol en marchant, pour se faire une surprise quand on lèvera les yeux plus tard, le plus tard possible.  La neige ne forme plus que des plaques, comme des restants de vieilles habitudes, de vieilles idées qui s’accrochent sans raison, sans vraiment d’utilité.

 

Des brindilles grises gardent le moral.  Elles se voient vertes, grasses, conquérantes à leur tour.  Elles savent que le soleil se lèvera.  Les pensées vagabondent.  Elles ont le temps. Elles passent  sans suite, sans fil conducteur, comme on feuillette un catalogue et parfois, on s’arrête sur une image.  Tiens, une tondeuse, là une table de salon, ah, jolie la jupe, ou est-ce la mannequin qui la porte?  Les idées, les images, les souvenirs pêle-mêle.  Faudrait faire un ménage un moment donné, tout remettre à la bonne place, apposer des étiquettes.  Souvenirs de l’été passé.  Idées pour le travail.  Images de jolies femmes.  Affaires courantes.  Affaires négligées.  Affaires oubliées.  Et cette marche qui n’a pas de fin.  Le vent a perdu le rythme.  Comme s’il se lassait de toute cette immobilité, de ce manque de mouvement qui le rend acéré, le coupe, le dévie sans plaisir.  Alors que le vent du sud, chaud et humide caresse, enveloppe, glisse sur les pourtours, les courbes, se faufile accueillit, accepté.  Même le ciel s’y met.  L’uniformité de son gris s’estompe, varie le blanc, le blanc de gris, le grisonnant, ose le fond de bleu.  La lumière est plus contrastante, vive.  Même si les oreilles piques, la peau devine le changement.  Le noir devient vert forêt, brun, rouge-brun donnant de petites touches de vie à l’immobilité.  La direction est la bonne.  Un chemin diffus, droit devant.  Une idée se matérialise.  Plus qu’une idée, un désir.  Le désir, le détonateur  de la vie.  Être, avoir.  Un vague sourire apparaît.  Le pas est plus léger.   Désir d’elle.

 

Imaginaire ou réelle, l’odeur du parfum est détecté, pendant  un millième de seconde.  Une odeur fruitée, sucrée.  Cabotine.  Tiens, le gris lumineux de l’horizon me rappelle ses yeux.  Le bout de mes doigts, subitement réchauffés, reconnaissent le grain de la peau soyeuse, la chaleur charnelle presque physique, de son corps.  j’ai le parfum de son haleine dans la bouche, le goût de son sexe sur la langue et je salive.  Son image s’impose, concentration de désirs.  Je tourne la tête sur ma gauche, le vent qui se faufile entre les branches des arbres, maintenant tout près, ressemble à ses soupirs quand elle tremble sous moi, quand elle rit dans mon cou.  Sa présence devient physique, m’imbibe, vibre dans mon corps, me confirmant que je suis vivant, qu’il y a encore de la sève.  Elle est mon printemps. 

Fascinant ce qu’une idée de désir peut rendre beau un samedi tout gris, sans ambition.


par chat de ruelle le 2009-04-11 13:08:49
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